encre

Encre-moi

« C’est pour toute la vie, faut pas se planter ! »
« Mais si tes goûts changent? »
« C’est à la mode maintenant mais demain ça sera autre chose et par contre il sera toujours sur ta peau »
« Et si tu l’aimes plus ? »
« Tu sais que pour enlever un tatouage c’est coûteux et douloureux? »

 

Oui.

Mais je sais aussi que l’oeuvre qui se trouve sur ma peau est unique, pérenne, constante. Elle m’accompagne au quotidien, telle une cicatrice, mais choisie cette fois. Ces dernières années, des cicatrices, j’en ai eu. Pas visibles, non mais au coeur, dans la tête, dans mon corps. Des interventions destinées à essayer d’avoir un bébé, des prélèvements pour ci, pour ça, des fausses couches. Des examens et interventions douloureux, à en redouter les rendez-vous. Une douleur morale infinie, un corps qui compense comme il peut les blessures de l’âme et qui prend de l’ampleur, qui se marque, mais tient toujours.

Il a été maltraité, ce corps. Déjà par ce qui vient d’être évoqué, mais aussi par moi, depuis très longtemps. Pas intentionnellement, non. Le but était louable. Tu as onze ans, quelques kilos en trop. Le médecin te dit de maigrir, tu vas consulter un diététicien et il te fait manger du plâtre au goûter, des fromages allégés et introduit dans ta vie le soda (light) qu’auparavant tu ne touchais pas. Tu le suis cet avis, car pour la première fois de ta vie tu prends conscience que non tu n’es pas légitime à être bien dans ta peau, puisque le docteur a dit que ton corps n’était pas comme il faut. « Il faut faire attention car sinon à l’âge adulte … ». Toi qui mange d’un bon appétit mais qui n’a pas de problème particulier avec la bouffe tu commences à expérimenter le manque, l’envie. La jalousie aussi quand tu vois ce que les autres mangent alors que tu ne peux pas, toi.

Tu reçois un peu d’argent de poche, alors un jour quand au bout de quelques mois tu dis à tes parents que tu ne veux plus faire le régime tu t’octroies le droit de t’acheter quelques bonbons, ceux que tu n’avais pas le droit de toucher … Ca devient une habitude, puis tu te dis que ce paquet de chips, là aussi il a l’air bien sympa. Et c’est l’engrenage. Tu es adolescente, plus si bien dans ta peau que ça, tu te sens laide en fait. Laide et grosse. Un jour des gens de ta classe te disent que tu es jolie, que tu pourrais perdre un peu de poids oui, mais que surtout tu ne regardes pas les gens dans les yeux, tu ne parles pas fort et tu es sur la réserve. Où est passée la gamine « chef de bande » autoproclamée, celle qui était littéralement une terreur des bacs à sables ? Plus grande que les autres, timide, certes mais déterminée aussi…

Cassée, brisée par les normes à respecter. Dans tout. « Tu n’es pas assez ci, pas assez ça », « Trop comme çi » « Encore une fois différente des autres »… Où est passée ton originalité aussi, les bords de tes pantalons d’école que tu roulais un peu haut parce qu’avec tes soquettes blanches, ton pantalon d’uniforme bleu marine et ton t-shirt blanc tu avais l’impression d’être un gamin sorti d’un film sur le Rockabilly. Une sorte de mini Travolta, jusque dans la noirceur des cheveux. Sauf que tu es une fille. Et que tu t’entends mieux avec les garçons, à l’école. Tu discutes de tas de choses, tu échanges billes, bd de poche, Picsou Magazine, ils te prêtent même leurs petites consoles portables. Tu joues au foot pendant la récré, toujours en gardien, tu ne comprends rien au jeu mais c’est pas grave tu kiffes. Et ça ne plait pas aux filles de la classe, ça. Pas du tout. Elles n’auront de cesse de te casser, d’essayer de briser ta vie simple et naturellement heureuse. Pas toutes, bien sûr mais certaines y arrivent très bien, du moins essayent beaucoup.

Tu t’effaces, de plus en plus, et nourris un monde intérieur déjà riche. Tu écris des poèmes, des textes noirs aussi, parce que la vie est difficile en solitaire. Et que déjà à l’aube de l’adolescence tu es désillusionnée, tu as l’impression de percevoir ce que le monde a à offrir de triste, d’immuable. Tu cherches à atteindre une certaine forme de transparence, la tranquillité. Mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. Tu es victime de harcèlement, par deux groupes. Un à l’école, d’autre dans le bus, le mercredi. Encore et toujours des filles. Tu te demandes en quoi tu les dérange, petite statue de marbre en mode passe-muraille. Tu te fais racketter par deux frères. Enfin ils essaient. Mais tu ne te laisse pas faire. Et tu les expose… Tu te fous d’eux parce que tu n’as peur de rien. Un jour tu es un peu plus vieille mais on te menace avec un couteau à l’école. Tu ne te laisse pas démonter. L’injustice, la loi du plus fort ça t’as toujours donné envie de gerber. Alors tu t’en tapes des conséquences. Pas que tu ne les évalue pas, bien au contraire. Comme d’habitude ton esprit fonctionne à plein régime même quand tu souhaiterais qu’il se taise un peu… Juste tu n’es pas d’accord avec le fait de laisser tomber. C’est ce qui fait aussi que le suicide n’ai jamais été une vraie option pour toi. Bien que décider du moment et de la façon de mourir tu trouves ça non pas un luxe, mais que cela constitue une liberté fondamentale. Le droit de mourir dans la dignité, surtout. Dégagée des questions religieuses tu estimes que chacun est responsable de sa vie.

Il t’aura fallu bien des années pour parvenir à redevenir toi. A revoir au fond de tes yeux une lueur d’espièglerie, un torrent d’amour, une envie d’entreprendre, de découvrir, une individualité forte et un sens du contact tout en discrétion… assortis maintenant d’une vague trace d’angoisse née des épreuves de la vie.

Et maintenant, toi, cette personne de presque 40 ans, elle a soif d’être elle-même et pas un produit formaté.

Loin de toute provocation je veux vivre comme je le souhaite, heureuse de mon individualité. Rendre à mon corps ce qu’il me donne, de la stabilité, de la force, de la confiance. Aussi imparfait soit-il, il est fidèle et fiable, depuis le début. Et c’était pas gagné. Ma santé aurait pu être extrêmement dégradée si il n’avait pas pris soin de moi déjà avant ma naissance, en refermant de justesse une vertèbre incomplète qui aurait pu me laisser paralysée des membres inférieurs. Il était déjà fort, là. Ma première idée de tatouage, un peu avant 20 ans venait de ça. Autour de cette cicatrice au bas du dos qui intrigue tant, je voyais un soleil turquoise au bras longs et souples. Je ne l’ai jamais fait, car à peu près au même moment j’ai fait la paix avec cette cicatrice qui fait partie de moi depuis toujours.

Aujourd’hui, après un premier tatouage qui avait un sens précis pour moi, j’en prévois un plus imposant, sur une partie du corps qui risque d’être douloureuse. Mais je l’accepte, et l’accueille cette souffrance choisie. On m’avait dit, pendant mon parcours PMA, « tu souffres mais c’est pour avoir quelque chose de positif au bout, tu oublieras tout quand tu tiendras ton bébé dans les bras ». Ce bébé n’a jamais vu le jour, mais moi je renais sans cesse, et ce que je choisis aujourd’hui, a un sens. Pour moi. Pour mon corps. Pour ma vie. J’ai choisi de vivre celle qui m’a été donnée avec sa multitude de possibilités, et bien qu’elle me donne régulièrement un peu de fil à retordre, je l’aime bien et j’ai envie d’en prendre soin.

Auteur de l’article : Stéphanie

4 commentaires sur “Encre-moi

    Sandrine

    (24 novembre 2018 - 1:44 )

    Très bel article. Bravo d’arriver à poser cela à l’écrit et pour ta force !

      Stéphanie

      (24 novembre 2018 - 3:34 )

      Merci Sandrine 🙂

    Evelyne

    (26 novembre 2018 - 5:21 )

    Magnifique. Tu sais que je t’aime toi , comme tu es , toute entière. Surtout ne change pas .😍😘😘😘😘

      Stéphanie

      (27 novembre 2018 - 12:11 )

      Moi aussi <3

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